L'anarchisme
| |  | Maurice Jeanniard |
|  L'anarchisme c'est quoi ? |  Depuis longtemps les pouvoirs cherchent à détourner le langage à des fins politiques. Ainsi le terme « Anarchie » a été utilisé comme synonyme de chaos d'une manière très efficace puisque cette définition est maintenant couramment admise.
Pourtant, « Anarchie » signifie étymologiquement « absence d'autorité » ce que les pouvoirs essaient d'associer à « désordre » pour justifier leur existence, pour légitimer le gouvernement.
Les anarchistes ne cherchent évidemment pas à répandre la terreur et le chaos. Nous pensons que nul.le n'a le droit d'exercer son autorité sur autrui. C'est pourquoi il nous semble nécessaire que chacun.e prenne le contrôle de sa vie sans remettre sa liberté entre les mains de professionnel.le.s de la politique.
Parce que nous plaçons la liberté individuelle et collective au-dessus de tout, nous luttons contre toute forme d'autoritarisme (dans les familles, à l'école, au travail...). Adversaires de toute forme de domination, nous rejetons l'état, instrument d'oppression au service des classes dominantes, le système capitaliste, basé sur l'exploitation et la soumission des salarié.e.s face à l'employeur.se, et la Religion, en tant qu'institution imposant ses dogmes . De même nous combattons toute forme de discrimination (sexisme, racisme, homophobie...).
Nous refusons que des millions de personnes vivent dans la misère pendant que quelques autres s'accaparent les richesses. Nous pensons au contraire que le travail et son produit devraient être répartis équitablement, l'un en fonction des capacités de chacun.e, l'autre selon les besoins.
En définitive nous défendons un ordre social basé sur la liberté, l'égalité, et la solidarité dans lequel chacun.e, à tous les niveaux de la société (communes, entreprise, écoles...) puisse participer sans hiérarchie aux prises de décisions qui le/la concernent.
Nos aspirations sont communément perçues comme irréalisables et utopiques. Pourtant hier comme aujourd'hui, malgré une répression systématique, des expériences concrètes sont menées : la Commune de Paris (1871), les bourses du travail, les collectivités espagnoles de 1936 à 1939, des usines autogérées, des centres sociaux, des squats... Nous continuons à défendre un système basé sur la liberté, l'autonomie, l'autogestion, le fédéralisme et la solidarité.
Le pouvoir se maintient grâce à notre passivité ; la société n'est que ce que les êtres humains en font.
_____________________________________________________________
|
|  Une toute petite histoire de l'anarchisme |  Texte écrit par Marianne Enckell de la revue Réfractions
En mai 68, lectrice, lecteur, étiez-vous seulement nés ? L'histoire de l'anarchisme ne commence pas dans l'insurrection étudiante et les grèves ouvrières de ce printemps-là, mais un siècle plus tôt, lorsque les ouvriers d'Europe et d'Amérique créaient leurs premières organisations, leurs premiers syndicats. Ou quand Proudhon revendiquait le mot : si c'est votre ordre qui règne, alors oui, je suis anarchiste !
Les anarchistes aiment se raconter des légendes, s'inventer des ancêtres et des héros. Il n'y a pas de mal à ça : sans dieu ni maître, le culte de saint Durruti, des saintes Louise et Emma, voire de saint Ravachol ne fait guère de dégâts, leur geste finit en chansons ou en T-shirts. Mais l'histoire de l'anarchisme est une histoire d'hommes et de femmes en lutte, avides de savoir et de changement social, de culture et d'idéal. C'est aussi une histoire d'erreurs et d'échecs, de confrontations et de succès, et d'une volonté qui n'est jamais abattue. Être exploité ou opprimé ne suffit pas à faire des anarchistes, il faut vouloir en finir avec la domination et porter en son cœur un monde nouveau.
L'histoire des anarchistes est largement absente des manuels et n'a percé dans le monde universitaire que depuis peu. Les lignes qui suivent donnent un aperçu, quelques bribes, des lignes de force, scandées par des chansons.
Ouvrier, prends la machine, prends la terre, paysan ...
Quand les typographes et les ouvriers du bâtiment font grève à Genève, en 1868, des soutiens financiers leur arrivent de plusieurs pays d'Europe : les caisses de secours sont des outils essentiels de la solidarité, « en attendant que le salariat soit remplacé par la fédération des producteurs libres ». A cette époque il n'y a pas de permanents syndicaux ni d'institutions ouvrières établies, mais seulement des sections de l'Association internationale des travailleurs, l'AIT ou « Première Internationale », qui existe depuis quelques années. Dès que les exploités et les opprimés s'organisent, ils savent qu'il leur faut des contacts internationaux pour être plus forts, mieux informés : la mondialisation ne date pas d'hier.
L'AIT fédère à ses débuts tous les courants autonomes du mouvement ouvrier, affirmant que « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Mais Karl Marx et les siens veulent en faire un outil de leur politique, subordonner l'organisation ouvrière à la conquête du pouvoir politique et, de manière cohérente, contrôler les activités des sections depuis le Conseil général établi à Londres.
Contre ce centralisme autoritaire, Michel Bakounine et ses amis de la Fédération jurassienne pratiquent le fédéralisme, valorisent l'expérience de la Commune de Paris de 1871, donnent petit à petit forme à ce qui sera le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste. Pas étonnant qu'ils se fassent expulser ! C'est presque toutes les forces vives de l'Internationale qui se solidarisent avec eux et qui soutiennent le congrès « fédéraliste » convoqué à Saint-Imier, dans le Jura suisse, en septembre 1872.
« L'autonomie et l'indépendance des fédérations et sections ouvrières sont la première condition de l'émancipation des travailleurs » déclare le congrès, qui propose la conclusion d'un « pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les fédérations libres » établissant entre elles une correspondance directe et une défense solidaire, pour « le salut de cette grande unité de l'Internationale ».
Sa déclaration la plus connue et la plus citée par la tradition anarchiste porte sur la « nature de l'action politique du prolétariat » : c'est là qu'il est dit que « la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat », que « toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui » et que « les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire ». Difficile de faire plus simple, plus clair !
La branche fédéraliste ou antiautoritaire de l'AIT a eu des sections importantes en Italie, en Espagne et en Suisse, et des groupes moins nombreux en France, en Belgique, aux États-Unis, en Uruguay et en Argentine ainsi que des adhésions d'Allemagne et des pays nordiques. Elle a été le véritable creuset du mouvement anarchiste qui s'est développé dans ces régions. C'est au cours de ces premières années d'existence que la Fédération régionale espagnole, notamment, fait progresser la discussion sur anarcho-communisme et anarcho-collectivisme, et que Ricardo Mella et Fernando Tárrida del Marmol proposent le concept d'anarchisme sans adjectif, qui sera repris avec bonheur aux États-Unis par Voltairine de Cleyre.
L'histoire du mouvement anarchiste commence avec la fin de cette organisation générale de tout le mouvement ouvrier qu'était l'AIT en ses débuts. Les idées anarchistes, elles, ont pris vie littéralement avec Proudhon. Mais elles ont eu des précurseurs, et de taille.
William Godwin est le premier philosophe des Lumières à élaborer, en 1792, une conception opposant la « justice politique » à l'existence d'une sphère politique séparée, à proposer donc l'abolition des gouvernements et des États au profit du bien commun. Sa compagne Mary Wollstonecraft affirme haut et fort les droits des femmes, égalité et autonomie. Bien longtemps avant eux, Etienne de La Boétie avait créé le concept de « servitude volontaire », révélant une autre facette de la domination. D'autres auteurs critiques ou utopistes ont inspiré la pensée et les pratiques des anarchistes.
Aux États-Unis se développe au XIX° siècle un courant libertaire, hostile à toute ingérence de l'État et défenseur de l'autonomie personnelle. Des auteurs comme Josiah Warren, Stephen Pearl Andrews, Lysander Spooner et surtout Henry David Thoreau (La désobéissance civile, écrit en 1849) sont aussi à leur manière des précurseurs de l'anarchisme.
Si tu veux être heureux, nom de dieu, pends ton propriétaire...
L'histoire de l'anarchisme ne commence ni ne finit avec les personnages de noir vêtus, une bombe sous le bras. Certes, la dynamite a été une des formes prisées pour en finir avec le vieux monde. En 1892, les bombes de Ravachol ont détruit les maisons de deux juges qui avaient condamné lourdement des camarades ouvriers pour avoir mené une prétendue émeute le 1er mai de l'année précédente. Le couteau de Caserio a tué un président de la République française en 1894, l'arme de Czolgosz quelques années plus tard un président des États-Unis. Quelques hauts personnages morts ou blessés, pour combien de militants assassinés froidement ou envoyés à vie au bagne ? Et la modernisation de la police internationale, avec la création du prédécesseur d'Interpol en 1898, pour surveiller et brider les subversifs
L'anarchisme propose une idée simple et claire : sans tyran, nous saurons vivre libres et solidaires. Qu'il s'agisse du tsar Alexandre II dans la Russie de 1880, du président Carnot dans la France des « lois scélérates » de la fin du XIX° siècle, plus récemment du général Franco qui a écrasé la révolution anarchiste en Espagne ou de Salazar le satrape du Portugal, les souverains ne sont pas à l'abri d'attentats anarchistes. Rares sont pourtant ceux qui en sont morts, les moyens mis en œuvre étant souvent dérisoires par rapport aux services secrets et aux forces de sécurité des dictateurs. Et d'autres que les anarchistes ont essayé de liquider papes et despotes, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.
La « propagande par le fait » ne se résume pas au poignard et à la dynamite. Lorsque cette expression a été créée, elle signalait simplement le passage à l'action directe - affirmation, résistance ou contestation - en complément à la propagande par la parole et par l'écrit, ces outils traditionnels d'un anarchisme éclairé. Les anarchistes les plus légendaires, Ravachol ou Bonnot, sont des héros de pacotille ; mais qu'on lise les défenses d'un Clément Duval en 1887, d'un Emile Henry en 1894 ou d'un Marius Jacob en 1905 devant les tribunaux français, revendiquant l'expropriation des expropriateurs et le droit à l'autodéfense, ils défendent les mêmes valeurs qu'une Emma Goldman prônant et pratiquant le droit à l'avortement et à l'amour libre, qu'un Buenaventura Durruti pratiquant la « reprise individuelle » pour financer projets éditoriaux et soutien aux compagnons emprisonnés. Lorsque Michele Angiolillo tire en 1897 sur le premier ministre espagnol, lorsque Gaetano Bresci tue le roi d'Italie Vittorio Emmanuele en 1900, lorsque Simon Radowitzky abat en 1909 le chef de la police argentine, responsable d'un massacre d'ouvriers lors de la manifestation du 1er mai organisée par la FORA, lorsque Kurt Wilckens liquide le lieutenant colonel Varela en 1923, révolté par l'assassinat sous sa responsabilité de 1500 ouvriers agricoles grévistes en Patagonie, il n'y a pas que les anarchistes pour saluer leur geste et se féliciter de la disparition des tyrans. Organisations ouvrières, journalistes, avocats, et jusqu'à l'opinion publique se mobilisent pour les soutenir ou honorer leur mémoire.
Dans d'autres cas, pour honorable que soit le mobile, le geste de révolte individuel peut avoir des conséquences terribles : qu'il suffise de citer l'anarchiste serbe Gavrilo Princip abattant l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche en 1914 ou le conseilliste hollandais Marinus van der Lubbe boutant le feu au Reichstag de Berlin en 1933.
Mais les anarchistes sont les premiers à être victimes de la répression. Huit à dix ans de bagne pour avoir crié « vive l'anarchie » sur une terrasse de bistrot, pour avoir placardé un tract antimilitariste, pour avoir volé des lapins, tel était le tarif si on était un anarchiste connu de la police dans la France des années 1890. Vingt-deux années de prison pour Alexander Berkman pour avoir tenté d'abattre le directeur d'une entreprise qui avait violemment réprimé une grève à Chicago. La chaise électrique pour Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, arrêtés en 1920 aux États-Unis et exécutés sept ans plus tard pour un hold-up qu'ils n'avaient pas commis ; leur ami Andrea Salsedo avait été retrouvé mort sous la fenêtre d'un commissariat de police new-yorkais, tout comme le sera Giuseppe Pinelli à Milan en 1969. Les anarchistes américains d'origine russe ont été déportés à Saint-Pétersbourg dès après la révolution de 1917 ; les militants antifascistes allemands et italiens ont été contraints à l'exil ou envoyés en camp de concentration. Et l'histoire hélas ne s'arrête pas là.
Pas étonnant que l'étendard des anarchistes soit noir, couleur du deuil et de la révolte.
Don't mourn, organize...
L'histoire de l'anarchisme traverse le mouvement ouvrier organisé.
C'est d'abord aux États-Unis, après la fin de la Première Internationale, que les travailleurs relèvent la tête et passent à l'action directe. Dans les années 1880, le ralliement se fait autour de la journée de huit heures, des centaines de milliers d'ouvriers font grève pour la revendiquer. Le 3 mai 1886 à Chicago, un meeting convoqué pour s'opposer aux briseurs de grève se fait brutalement disperser par la police, il y a des morts et des blessés. La manifestation de protestation organisée sur le champ finit en cacophonie : une bombe a tué et blessé flics et manifestants. La condamnation à mort de cinq anarchistes accusés à tort d'avoir inspiré cet attentat suscite une vague de solidarité sans précédent et un mouvement planétaire qui n'est pas prêt de s'arrêter : la journée du Premier Mai, journée du souvenir et de la lutte pour la dignité ouvrière, devient la référence de tout le courant syndical, du plus révolutionnaire au plus compromis. Mais la mémoire dominante évacue vite le rôle qu'y ont eu les anarchistes, comme les partis socialistes vont évincer les anarchistes de leurs réunions. De la Première Internationale, ils n'ont en effet retenu que le primat du parti politique sur l'organisation autonome des prolétaires.
Les anarchistes ripostent en développant leur présence sur le terrain des luttes ouvrières, en pratiquant l'action directe, en ouvrant des lieux comme les Bourses du travail. Au début du XXe siècle, la CGT française entend organiser l'ensemble des ouvriers en dehors de toute ligne politique ; selon la Charte d'Amiens, son texte fondateur, le syndicalisme se suffit à lui-même. En revanche la FORA argentine et la CNT espagnole, qui naissent à la même époque, sont des organisations révolutionnaires de type syndical qui, prônant l'abolition du salariat et le refus de la politique politicienne, visent le communisme libertaire comme but final. A une différence près, toutefois : la CNT est étroitement liée à « l'organisation spécifique », la FAI anarchiste, tandis que la FORA entend éduquer ses membres en son sein même pour les conduire à adopter le communisme anarchiste. Les Industrial Workers of the World, aux États-Unis, développent à la même époque des techniques originales d'organisation, d'action directe, de sabotage et de propagande : c'est dans ce cadre-là, par exemple, qu'apparaît le chat noir des anarcho-syndicalistes et que Joe Hill met des paroles révolutionnaires sur des airs de cantiques connus de tous : « Ne portez pas le deuil, organisez-vous ! » Le modèle des IWW, avec son refus radical des négociations collectives, se répandra au Chili, en Afrique du Sud, en Australie, où ses militants seront notamment en tête du mouvement antimilitariste en 1914. La SAC suédoise, quant à elle lutte contre le monopole de la centrale syndicale LO, développe le système du « tarif syndical » comme alternative aux négociations collectives. CGT et IWW ont de leur côté institué le label : on voit encore parfois, notamment sur des imprimés, l'indication « ce travail a été effectué par des ouvriers syndiqués ».
La discussion, entamée au congrès anarchiste d'Amsterdam en 1907 par Pierre Monatte et Errico Malatesta, dure aujourd'hui encore pour savoir si l'organisation syndicale suffit comme organisation révolutionnaire, si le syndicat est la cellule de base de la société future, ou s'il est intrinsèquement réformiste, ou encore s'il doit être doublé d'une organisation anarchiste « spécifique ».
Lorsque le Parti communiste d'Union soviétique cherche à prendre l'hégémonie sur le mouvement syndical international, les anarcho-syndicalistes redonnent vie à l'AIT en 1922, avec treize organisations représentant un million et demi de travailleurs. Elle fédère les luttes développées au cours des années précédentes, avec leurs armes spécifiques : grève générale, solidarité, boycott, sabotage, et développe les armes culturelles avec une série de revues de qualité comme Die Internationale en Allemagne ou le Suplemento de la Protesta en Argentine.
La crise économique des années 1930 puis le fascisme portent un coup dur aux organisations radicales. Les syndicats socialistes et communistes se replient sur des positions défensives ou nationales, les compagnons sont forcés à l'exil, les sections de l'AIT se vident de leurs membres dans plusieurs pays. La révolution espagnole et la guerre civile seront l'occasion d'un fort mouvement de solidarité, mais provoqueront aussi des divisions et des conflits inattendus.
Après des années de latence, on voit réapparaître aujourd'hui de solides mouvements anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires dans nombre de pays, sous diverses étiquettes.
Nostra patria è il mondo intero...
L'histoire de l'anarchisme traverse les révolutions du XXe siècle et les frontières. La Commune de Paris de 1871 avait attiré la solidarité active de militants de l'AIT d'Italie, de Pologne, de Suisse qui avaient participé aux combats ; et les communards qui durent s'exiler en Suisse, en Belgique, en Angleterre ou en Espagne y furent accueillis comme des frères.
Emiliano Zapata au Mexique a été inspiré par l'anarchiste Ricardo Flores Magón. Pendant les années révolutionnaires, de 1910 à sa mort en 1919, il mène ses troupes sous le drapeau de Tierra y Libertad, un slogan dont l'écho est arrivé jusqu'à nos jours : venu de la Russie du XIXe siècle, il est passé par l'Espagne pour retourner au Chiapas.
Dans la Russie révolutionnaire, de 1917 à 1921, les anarchistes - plusieurs sont arrivés de gré ou de force de leurs pays d'accueil, la France, les États-Unis - défendent l'idée des conseils ouvriers, les soviets, contre le pouvoir du Parti et de ses bureaucrates, avant que ces derniers ne les forcent à l'exil. En Ukraine, Nestor Makhno mène l'insurrection paysanne contre les Blancs contre-révolutionnaires, puis contre les Rouges qui veulent en finir avec les anarchistes ; dans l'île de Cronstadt, marins et soldats instaurent une Commune libre qui tiendra jusqu'à ce que l'armée rouge aux ordres de Trotsky l'écrase. Exilés à Berlin, puis à Paris et à Detroit, les anarchistes russes continuent leurs publications, débattent de leur expérience, participent à la construction des organisations, comme le montrent notamment la Plate-forme élaborée par Piotr Archinov et la « synthèse » développée par Voline sur la base de celle de Sébastien Faure.
En Chine, des jeunes gens ayant étudié en France diffusent les idées anarchistes pour lutter d'abord contre les « seigneurs de la guerre », puis contre l'hégémonie du Parti communiste. Ils sont surtout implantés dans le mouvement ouvrier du sud du pays et actifs dans les grandes grèves de 1927 à Canton et à Hong Kong. Le romancier Ba Jin (Li Pei Kan) traduit les classiques anarchistes et publie plus tard une série de brochures en soutien à la révolution espagnole. En Bulgarie, les anarchistes ont participé au mouvement national révolutionnaire du XIXe siècle, cherchant à lui donner un caractère insurrectionnel. Pendant la dictature fasciste et la Seconde Guerre mondiale, ils survivent dans la clandestinité pour se réorganiser sitôt après : en 1945, leur hebdomadaire tire jusqu'à 30 000 exemplaires. A Cuba, les anarchistes publient leur premier journal en 1886 et sont rapidement actifs dans le mouvement ouvrier syndical et culturel. Ils sont aux premiers rangs des luttes contre la dictature de Machado et celle de Batista. Dans ces trois pays, les anarchistes ont été parmi les critiques les plus lucides des dictatures, les plus radicaux des révolutionnaires, avant que les partis communistes staliniens au pouvoir ne se défassent d'eux par la violence.
Dans les mouvements des conseils en Allemagne, en Italie et en Hongrie, en 1918-1920, les anarchistes ont mis toutes leurs forces et subissent les plus fortes répressions. Gustav Landauer, commissaire à l'éducation de la Commune de Munich, est assassiné en 1919, peu après Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les leaders socialistes révolutionnaires ; le poète Erich Mühsam, après des années de prison, meurt assassiné en camp de concentration en 1934. La Commune de Budapest est écrasée dans le sang ; les occupations d'usines de 1920 en Italie, témoignant de la croissance du syndicalisme révolutionnaire, sont sabotées par les socialistes qui ouvrent la voie à la « contre-révolution préventive » organisée par les bandes fascistes et l'État.
Émigration et exil sont souvent le seul moyen d'éviter la mort violente ou les années de prison. Elisée Reclus vit en Suisse après la Commune de Paris, Pierre Kropotkine en est expulsé et trouve un refuge précaire en France, puis en Angleterre. Les Italiens Errico Malatesta et Camillo Berneri sont pourchassés d'un pays à l'autre. Les anarchistes juifs de Pologne, d'Ukraine et d'Allemagne essaiment à Londres (où un autre émigré, Rudolf Rocker, devient leur « rabbin goy »), aux États-Unis et à Buenos Aires, où ils publient longtemps journaux et livres en yiddish. Les exils successifs d'Emma Goldman et d'Alexandre Berkman ont donné son titre à un beau recueil de lettres, Nowhere at home, nulle part chez soi. Ou partout chez soi, quand partout on trouve des compagnons, on recrée des groupes, on échange publications et correspondance ?
« Notre patrie est le monde entier, notre loi la liberté », chantent les anars italiens. Déportés en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris, Louise Michel et Charles Malato y rencontrent les Canaques et leur aspiration à l'autonomie ; fonctionnaire en Indonésie, Multatuli quitte ses fonctions pour dénoncer le colonialisme néerlandais dans son roman Max Havelaar ; étudiants à Londres, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere suivent les discussions du groupe Freedom ; plus récemment, insoumis et déserteurs français et américains dénoncent les guerres impérialistes en Algérie et au Vietnam. Soutenir les luttes de libération « nationale » sans soutenir les États en devenir reste un défi aujourd'hui encore. L'apparition récente de groupes anarchistes en Indonésie, aux Philippines, au Nigeria, stimulés évidemment par des jeunes gens formés dans des universités du Premier Monde et nourris de l'internet, changera-t-elle la donne ?
Quand nous en serons au temps d'anarchie..
En 1901, Francisco Ferrer fonde à Barcelone l'École moderne, qui s'inspire du rationalisme scientifique et fait confiance au progrès. Elle vise la libération de l'individu et la formation d'hommes et de femmes capables de transformer la société. Elle prône la coéducation des sexes et des classes sociales, afin d'attaquer à la racine les préjugés et de préparer des générations futures lucides. Vers la même époque, Paul Robin et Sébastien Faure ont dirigé en France des écoles libres où la pédagogie était basée sur la liberté, la confiance, la mixité, la combinaison entre travail manuel et travail intellectuel. Mais c'est l'expérience de Ferrer qui aura le plus d'écho : après son assassinat en 1909, et portées par la vague de sympathie et de solidarité, des Écoles modernes, des Écoles Ferrer se fondent au Brésil, en Suisse, aux États-Unis, en Italie… La pédagogie active et les écoles alternatives actuelles se sont toutes inspirées, directement ou non, de ces prédécesseurs. En Angleterre (avec l'école de Summerhill entre autres) et aux États-Unis, les écoles libertaires sont encore nombreuses malgré les difficultés que leur fait le système officiel. Plus récemment il s'en est créé en Espagne (Paideia), en Australie (School without walls), en France (Bonaventure).
Il ne s'agit pas d'éduquer les enfants seulement : « La tâche révolutionnaire consiste d'abord à fourrer des idées dans la tête des individus » (Jean Grave). La première activité d'une organisation ou d'un groupe anarchiste est souvent la publication d'un journal, de brochures, de tracts. C'est par dizaines de milliers que se vendaient les textes de Kropotkine, de Grave ou de Malatesta publiés au début du siècle par les Temps Nouveaux. René Bianco a inventorié près de 2000 périodiques anarchistes de langue française de 1880 à 1980, les autres langues ne sont pas de reste. De la presse à main à la quadrichromie et aux photocopieuses performantes, la « propagande par l'écrit » est une arme de prédilection des anarchistes ; nous en témoignons encore ici.
« Devenons plus réels », disait Bakounine aux ouvriers de Saint-Imier en 1871 : que l'organisation révolutionnaire se double d'une « vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en actions, pas seulement pour les jours de fêtes, de discours et de boisson, mais dans [la] vie quotidienne ». Communautés et coopératives en sont un exemple ; par le passé, des individus et des groupes ont établi des « colonies libertaires », de Belgique (Colonie L'Essai) au Brésil (La Cecilia), de France (Aiglemont, Romainville, etc.) au Paraguay (Mosé Bertoni) ; en Uruguay, la Comunidad del Sur fondée il y a cinquante ans s'est reconstituée après un long exil en Suède ; après mai 68, on est allé faire du fromage de chèvre et manger des châtaignes dans des hameaux désertés de France du Sud, peu nombreux ceux et celles qui ont résisté à la dureté des conditions de vie. Dans leurs athénées libertaires et leurs bibliothèques populaires, les anarchistes espagnols ou argentins ont diffusé depuis un siècle culture, connaissances scientifiques et préparation révolutionnaire. Les individualistes, surtout eux, ont prôné et pratiqué les langues internationales, ido ou espéranto, manière d'abaisser frontières et barrières. L'objection aux impôts, aux vaccins, aux institutions du mariage, du vote et de l'armée participe de la même démarche. Aujourd'hui, c'est de par le monde que fleurissent les espaces autogérés, squats ou infokiosques où l'on essaie de vivre sans argent ni maître, où l'on invente de nouvelles formes d'échanges et de manifestations publiques.
Si les anarchistes ont soif d'une culture sans domination, des artistes leur ont offert de quoi l'enrichir. Les impressionnistes Pissarro, Luce et Signac, les peintres et graveurs Steinlen, William Morris, Frans Masereel, Karel Kupka, Man Ray, plus récemment Flavio Costantini, Enrico Baj, Cliff Harper, Soulas et d'autres ont donné des illustrations à la presse anarchiste et des œuvres originales aux caisses de solidarité. Joe Hill, Erich Mühsam, Eugène Bizeau, Stig Dagerman ont écrit poèmes et chansons, Joan Baez, Georges Brassens, Léo Ferré, Paco Ibañez, Fabrizio de André ont chanté dans des meetings avant les Poison Girls, les Black Bird de Hong Kong ou les Binamé bruxellois. Les films de Jean Vigo, d'Armand Guerra, de Jean-Louis Comolli, les représentations du Living Theatre ou d'Armand Gatti sont autant d'hommages à l'anarchisme.
A las barricadas, por el triunfo de la Confederación...
Le plus beau chapitre de l'histoire de l'anarchisme est évidemment la révolution espagnole de 1936, malgré ses suites tragiques. Pendant plusieurs mois, ouvriers et paysans ont vécu le communisme libertaire dans les usines et les villages, dans les milices, dans les familles, dans les services publics ; des dizaines de milliers de femmes ont participé à l'organisation des Femmes Libres. Mais ils devaient aussi faire la guerre pour défendre la nouvelle société qu'ils créaient.
La confédération anarcho-syndicaliste CNT, fondée en 1910, avait mis toutes ses forces dans l'éducation du peuple, la pratique de l'organisation et la préparation de l'insurrection. Avec la Fédération anarchiste FAI, des tentatives révolutionnaires sont lancées de 1932 à 1934 dans plusieurs régions du pays : constitution dans les villages de collectivités communistes libertaires, assaut contre les casernes et les mairies, qui renforcent l'enracinement populaire de l'anarchisme mais suscitent une répression démesurée et la polarisation d'avec la gauche politique. En juillet 1936, les anarchistes sont toutefois prêts à riposter au coup d'État du général Franco et montent « aux barricades, pour le triomphe de la Confédération », la CNT : le mouvement des collectivisations démarre aussitôt, en même temps que la constitution de milices.
La solidarité des compagnons étrangers est immédiate ; des centaines d'anarchistes français, italiens, allemands, argentins, suisses quittent leur travail dès le mois d'août 1936 pour aller se battre en Espagne contre le fascisme et pour la révolution sociale. Vingt-cinq anarchistes chinois arriveront jusqu'à Marseille avant de devoir rebrousser chemin. Des camions de vivres et de vêtements, sous lesquels sont souvent dissimulées des armes, cahotent à travers les Pyrénées et passent la frontière sous les vivats.
Bien différente est l'attitude des démocraties européennes et de la gauche socialiste et communiste, qui craignent la généralisation de la guerre et la victoire de la révolution et adoptent une politique de non intervention. Elles ouvrent ainsi la porte à l'appui massif de Mussolini et d'Hitler aux fascistes espagnols : ils leur envoient troupes, avions et armement lourd. Ce n'est qu'en octobre que l'URSS change de tactique et encourage la constitution des Brigades internationales, sévèrement encadrées, dont une des missions sera de briser l'élan révolutionnaire du peuple au profit de la guerre.
Les fronts se sont multipliés ainsi que les victimes, les milices anarchistes manquent d'armes et de munitions, les usines collectivisées improvisent véhicules blindés et obus. Peu à peu, l'industrie tout entière devient industrie de guerre ou d'arrière-garde, et « la guerre dévore la révolution », comme l'écrit alors le libertaire français Pierre Ganivet. Dans son isolement, jugeant prioritaire la défense du front antifasciste, la CNT prend la décision discutable d'entrer en septembre déjà dans le gouvernement de Largo Caballero, puis d'accepter du bout des lèvres la militarisation des milices. Place est ainsi faite aux staliniens pour s'attribuer la direction de cette guerre. En mai 1937, ils s'attaquent de front aux anarchistes et au POUM à Barcelone, assassinant Camillo Berneri qui avait été un des plus fiers critiques de la participation de la CNT au gouvernement. Cette dernière, prise entre deux feux, ne sait qu'appeler au calme.
Les collectivités de Catalogne et d'Aragon seront bientôt reprises en main, celles du Levant tiendront encore plusieurs mois. En février 1939, Barcelone est prise par les troupes franquistes, en mars c'est au tour de Madrid. Des milliers d'anarchistes et de républicains sont massacrés ou emprisonnés, des centaines de milliers prennent la route de l'exil et se trouvent confinés dans des camps établis à la hâte sur les plages française de Méditerranée.
Le mouvement libertaire s'est reconstitué en exil, avec la CNT, la FAI et les organisations de jeunes et de femmes, avec les divisions inéluctables que provoque ce genre de situation. À l'intérieur de l'Espagne, la CNT s'est aussi reconstituée sans cesse dans la clandestinité, au prix de nombreux morts et d'interminables années de prison. C'est le même sort qui a échu aux guérilleros cherchant à remonter un mouvement de résistance et à nombre de militants ayant tenté d'en finir avec Franco, jusqu'à ce que celui-ci en finisse à lui seul en 1975.
Rue Gay-Lussac,les rebelles n'ont qu'les voitures à brûler...
Mai 68 n'a pas commencé au mois de mai 1968. Les étudiants avaient bien oublié que l'anarchisme avait relevé la tête en France et en Italie, dès la guerre terminée en 1945 ; on avait bien oublié, dans les années d'abondance, le courage de ceux qui publiaient des journaux, reformaient les organisations, renouaient les contacts. Dans leurs exils, les anarchistes espagnols ont contribué à maintenir la flamme du mouvement, même s'ils se sont posés parfois en modèles indépassables ; l'antifranquisme militant a sans doute été, tout autant que le mouvement contre la guerre du Vietnam, un des déclencheurs de Mai 68.
Depuis la prise du pouvoir des partis staliniens dans les « démocraties populaires » d'Europe de l'Est et en Chine, seules de faibles voix y témoignaient encore d'un fier passé anarchiste. Dans les pays occidentaux et dans les Amériques, les partis communistes s'arrogeaient la seule opposition bruyante au capitalisme et aux démocraties libérales. C'est dire si le monde s'est étonné de voir la graminée anarchiste reprendre racine.
Aux États-Unis, les vieux compagnons d'origine russe, italienne, espagnole ont eu eux-mêmes de la peine à se reconnaître dans les hippies et les étudiants en colère ; en Allemagne, il n'y avait qu'une poignée d'anciens, Augustin Souchy, Willy Huppertz, Otto Reimers, qui publiaient de modestes bulletins. En quelques années, les librairies se sont soudain remplies de livres de poche sur l'anarchisme (et sur tous les courants de gauche), rééditions, anthologies, essais ; les professeurs ont commencé à accepter des recherches sur la révolution espagnole, sur Makhno et Cronstadt, des études de presse, puis des travaux féministes et de l'histoire orale. En quelques années s'est constituée une culture anarchiste de base, accessible et acceptée.
Dans l'Europe du Sud, l'anarchisme n'avait pas été totalement occulté, mais là aussi la diffusion des idées et des pratiques s'est accélérée, ainsi que celle du A cerclé sur les murs. Lorsque le Brésil a connu une brève période démocratique, des ouvrages étaient envoyés clandestinement au Portugal où la férule de Salazar inerdisait l'étude de l'histoire du XXe siècle. Dans l'Espagne écrasée sous le joug de Franco, la jeune génération cherchait ses racines, interrogeait ses pères, publiait sous le manteau. Dès la mort du dictateur, des centaines de groupes ont adopté le beau nom de CNT.
En 1984, année symbolique s'il en est, quelques milliers d'anarchistes ont convergé vers Venise pour y écouter des conférences, participer à des débats, assister à des concerts, visiter des expositions, se raconter leurs pratiques. En 1993, ils étaient presque aussi nombreux à Barcelone pour l'Exposition internationale. Lieux privilégiés que ces grands forums pour faire se rencontrer non seulement des compagnons de langues et de cultures diverses, mais des générations différentes, tenants de l'anarchisme classique et jeunes squatters, universitaires chenus et punkettes bariolées. Entre ces deux réunions, la géographie de l'anarchisme avait pris de nouvelles dimensions : dans les pays d'Amérique latine et en Europe de l'Est se constituaient ou se reconstituaient des groupes, des publications, des mémoires. Ce développement multicolore et multiforme n'a pas arrêté depuis lors : les anarchistes ont bel et bien un avenir.
Tous les copains de la Commune ne sont pas morts sans rien laisser....
Ces quelques notes demandent bien sûr à être étoffées, si elles ont su piquer votre curiosité.
Max Nettlau est considéré comme « l'Hérodote de l'anarchisme », mais sa réputation oublie qu'il est avant tout historien des idées, et bien moins du mouvement. Pour les lecteurs francophones, ses ouvrages sont difficiles d'accès. Des auteurs récents ont suivi ses traces, Jean Préposiet (Histoire de l'anarchisme, 1993), Nico Berti (Il Pensiero anarchico, 1998). Peter Marshall (Demanding the Impossible, 1992) a tenté une histoire générale du mouvement anarchiste dans le monde, de ses luttes et de ses réalisations. Pour les grandes lignes, on peut bien sûr lire Daniel Guérin (L'Anarchisme, nombreuses rééditions depuis 1965, et l'anthologie Ni Dieu ni maître, rééd. 2000), regarder l'album de Domenico Tarizzo (L'Anarchie, 1978) et se passionner pour le beau roman de Michel Ragon, la Mémoire des vaincus (Livre de Poche). En collection Que Sais-Je, on préférera Gaetano Manfredonia (L'Anarchisme en Europe) à l'ancien Henri Arvon (L'Anarchisme). Les actes d'un colloque sur l'anarcho-syndicalisme dans le monde, tenu à Paris en 2000, ont été publiés sous le titre Histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. Dans les actes de deux autres colloques, la Culture libertaire et l'Anarchisme a-t-il un avenir (ACL, 1997 et 2001), plusieurs chapitres parlent de l'histoire du mouvement. D'autres travaux portent sur une période ou un pays, et les biographies et autobiographies de militantes et de militants sont trop nombreuses pour être citées ici. En langue française, le catalogue de la librairie Publico à Paris, celui de La Gryffe à Lyon et la Feuille mensuelle d'informations du CIRA-Marseille proposent périodiquement la presque totalité des publications disponibles concernant l'anarchisme.
Des chansons qui rythment la geste anarchiste sont reproduites dans la brochure Un Siècle de chansons (Lausanne, CIRA, rééd. 2001) et figurent sur divers disques. Deux auteurs ont récemment étudié Il Canto anarchico in Italia (Milano, 2001) en près de 400 pages. Et on trouve même du karaoké anarchiste sur l'internet.
Depuis le début des années 1970 surtout, plusieurs films ont raconté des épisodes de l'histoire de l'anarchisme. En ordre chronologique, citons d'abord L'Extradition (Peter von Gunten, Suisse, 1974), sur les relations entre Bakounine et Netchaïev et l'expulsion de ce dernier de Suisse. Sur la Commune de Paris, il existe nombre de documentaires et de fictions, comme par exemple La Barricade du Point-du-Jour (René Pichon, France, 1971). Sur la révolution mexicaine, le pire côtoie le meilleur ; on aimera Marlon Brando dans Viva Zapata (Elia Kazan, USA, 1952) ou le documentaire Zapata mort ou vif de Patrick le Gall (1993). Makhno a été mis à mal par le cinéma soviétique, et sauvé par Hélène Châtelain dans son documentaire Nestor Makhno, paysan d'Ukraine (France, 1996). Sur le syndicalisme révolutionnaire, il faut voir Joe Hill (Bo Widerberg, Suède, 1971) et les documentaires sur l'Allemagne (Anarchosyndikalismus, FAUD, 1996) ou la Suède (En Historia utan slut - Una historia sin final, SAC, 1995). Free Voice of Labour (Pacific Street Films, USA, 1980) relate les luttes des anarchistes juifs aux États-Unis. La Bande à Bonnot (Philippe Fourastié, France, 1968) et certains épisodes des Brigades du Tigre (série télévisée, France, années 1970) sont plutôt dans le registre de la légende, comme plusieurs fictions italiennes de la même époque. Le film de Montaldo, Sacco et Vanzetti (Italie, 1971) vaut bien les documentaires sur le même sujet. La révolution espagnole a été filmée au jour le jour, beaucoup d'extraits documentaires figurent dans Un Autre Futur (Richard Prost, France, 1988) et, avec des témoignages récents de femmes, dans Toutes nos vies - De Toda la Vida (Liza Berger, Carol Mazor, USA 1986) tandis qu'on sait encore le succès de Land and Freedom (Ken Loach, Grande-Bretagne, 1995). En Argentine, en Bolivie et en Uruguay, de nombreux documentaires relatent remarquablement des épisodes historiques. Sur l'histoire récente, outre les reconstitutions sur Mai 68, on cherchera à voir la série filmée par Dany Cohn-Bendit, Nous l'avons tant aimée, la révolution (France, 1986), et le beau reportage sur la rencontre internationale de Venise en 1984 réalisé par des compagnons de Hong Kong, A Living Song. Enfin il existe nombre de biographies filmées, diffusées en français notamment par la librairie Publico à Paris : Rudolf Rocker, Louis Lecoin, May Picqueray, Armand Guerra…
_____________________________________________________________
|
|  Anarchisme et violence |  citations de Malatesta sur la violence, sa légitimité, son explication...
La lutte contre le gouvernement est, en définitive, une lutte physique et matérielle.
Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer, pour imposer la loi, d'une force matérielle (armée, police), sinon n'obéiraient que ceux qui le voudraient et la loi cesserait d'en être une pour devenir une simple série de propositions que tous seraient libres d'accepter ou de refuser. Les gouvernements ont donc cette force et s'en servent pour pouvoir fortifier leur domination par des lois et favoriser les intérêts des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.
La seule limite à l'oppression du gouvernement, c'est la force que le peuple se montre capable de lui opposer.
Le conflit peut être ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit : car le gouvernement ne tient pas compte du mécontentement et de la résistance du peuple, jusqu'à ce qu'il sente le danger d'insurrection.
Quand le peuple se soumet docilement à la loi, et quand la protestation est faible et platonique, le gouvernement en prend à son aise sans se soucier des besoins populaires; mais quand les protestations sont vives, insistantes, menaçantes, le gouvernement cède, ou encore réprime, selon qu'il se sent plus ou moins inspiré. Mais on en vient toujours à l'insurrection parce que, si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se révolter; et si le gouvernement cède, le peuple prend confiance en lui-même et veut toujours plus, jusqu'à ce que l'incompatibilité entre liberté et autorité devienne évidente et qu'éclate le conflit violent.
Il faut donc se préparer moralement et matériellement pour que la victoire soit au peuple quand éclatera la lutte violente.
Les anarchistes sont contre la violence. Tout le monde le sait.
L'idée centrale de l'anarchisme est l'élimination de la violence dans la vie sociale, c'est l'organisation des rapports sociaux fondée sur la libre volonté de tous et de chacun, sans intervention du gendarme. C'est pourquoi nous sommes ennemis du capitalisme qui, en s'appuyant sur la protection du gendarme, oblige les travailleurs à se laisser exploiter par ceux qui détiennent les moyens de production, ou même à se retrouver sans travail et à souffrir de la faim quand les patrons n'ont pas intérêt à les exploiter. C'est pourquoi nous sommes ennemis de l'Etat qui est l'organisation coercitive, violente, de la société.
Mais si un homme d'honneur dit qu'il considère comme stupide et barbare de discuter avec un bâton à la main et qu'il est injuste et mauvais d'obliger quelqu'un à se soumettre à la volonté d'un autre sous la menace d'un pistolet, est-il bien raisonnable d'en déduire que cet homme va se laisser bâtonner et soumettre à la volonté d'un autre sans recourir aux moyens de défense les plus extrêmes ?
...La violence n'est justifiable que quand elle est nécessaire pour se défendre soi-même, ou défendre les autres contre la violence. Le délit commence là où finit la nécessité.
...L'esclave est toujours en état de légitime défense et donc, sa violence contre le maître, contre l'oppresseur, est toujours moralement justifiable; elle ne doit avoir pour règle qu'un seul critère :
l'utilité et l'économie de l'effort et des souffrances humaines. »
_____________________________________________________________
|
|  Les anarchistes ce qu'ils sont, ce qu'ils ne sont pas | Sébastien Faure (1928)
On connaît peu les anarchistes et, ce qui pis est, on les connaît mal. Interrogez cent personnes dans la rue et demandez-leur ce qu'elles savent des anarchistes. Beaucoup répondront par un écartement des bras ou un haussement des épaules qui exprimeront leur ignorance. D'autres, ne voulant pas avancer qu'elles n'en savent rien et s'estimant suffisamment renseignées par le journal dont elles recueillent dévotement les informations, répondront :
« Les anarchistes sont de vulgaires bandits. Sans scrupules comme sans pitié, ne respectant rien de ce qui, pour les honnêtes gens, est sacré : La propriété, la loi, la patrie, la religion, la morale, la famille, ils sont capables des pires actions. Le vol, le pillage et l'assassinat sont érigés par eux en actes ».
« Ils prétendent servir un magnifique idéal : ils mentent. En réalité, ils ne servent que leurs bas instincts et leurs passions abjectes ».
« Il se peut que dans leurs rangs se fourvoient quelques sincères. Ceux-là sont des impulsifs, des illuminés, fanatisés par les meneurs qui les précipitent au danger, tandis qu'eux, les lâches, se tiennent jalousement à l'écart des responsabilités ».
« Au fond, leur unique désir est de vivre sans rien faire, après s'être emparé des biens que le travailleur économe a péniblement épargnés. Ces gens-là ne sont que des bandits et des bandits parmi les plus dangereux et les plus méprisables, parce que, pour dissimuler le but véritable que se proposent leurs odieux forfaits, ils ont l'impudence d'évoquer les glorieux et immortels principes sur lesquels il est nécessaire et désirable que repose toute société : égalité, justice, fraternité, liberté ».
« Aussi, la société , dont les anarchistes attaquent avec violence les fondements, manquerait-elle à tous ses devoirs, si elle ne réprimait pas avec la dernière énergie la propagande détestable et les entreprises criminelles de ces malfaiteurs publics ».
Si les privilégiés qui tremblent sans cesse de se voir ravir les prérogatives dont ils bénéficient étaient les seuls à proférer de tels propos, cela s'expliquerait, encore que ce langage serait l'attestation de leur ignorance et de leur mauvaise foi.
Le malheur est que pensent et parlent de la sorte une foule, de moins en moins considérable il est vrai, mais tout de même, fort nombreuse encore, de pauvres diables qui n'auraient rien à perdre et qui, au contraire, auraient tout à gagner, si l'organisation sociale actuelle disparaissait.
Et pourtant, la littérature anarchiste est déjà copieuse et riche en enseignements clairs, en thèses précises, en démonstrations lumineuses.
Depuis un demi-siècle, il s'est levé toute une pléiade de penseurs, d'écrivains et de propagandistes libertaires qui, par la parole, par la plume et par l'action, ont répandu, en toutes langues et en tous pays, la doctrine anarchiste, ses principes et ses méthodes ; en sorte que chacun devrait être à même d'adopter ou de repousser l'anarchisme, mais que personne, aujourd'hui, ne devrait l'ignorer.
C'est le sort de tous les porteurs de flambeau d'être abominablement calomniés et persécutés ; c'est le sort de toutes les doctrines sociales qui s'attaquent aux mensonges officiels et aux institutions en cours, d'être dénaturées, ridiculisées et combattues à l'aide des armes les plus odieuses.
Vers la fin du dix-huitième siècle, ce fut le cas des principaux ouvriers de la Révolution française et des principes sur lesquels ils prétendaient jeter les bases d'un monde nouveau ; pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, qui assista à l'écrasement de la République "une et indivisible" par l'Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ce fut le cas des républicains, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui vit éclore et se développer le triomphe de la démocratie qu'ils entendaient substituer au démocratisme bourgeois ; à l'aurore du vingtième siècle qui enregistre l'accession des socialistes au pouvoir, il est fatal que les anarchistes soient calomniés et persécutés et que leurs conceptions, qui s'attaquent aux mensonges et aux institutions en cours, soient dénaturées, ridiculisées et combattues par les moyens les plus perfides.
Mais c'est le devoir des annonciateurs de la vérité nouvelle de confondre la calomnie et d'opposer aux coups incessants du mensonge la constante riposte de la vérité. Et, puisque les imposteurs et les ignorants - ceux-ci sous l'influence de ceux-là - s'obstinent à vilipender nos sentiments et à travestir nos conceptions, je crois nécessaire d'exposer, en un raccourci aussi net que possible : qui nous sommes, ce que nous voulons et quel est notre idéal révolutionnaire.
Qui sommes-nous ?
On se fait des anarchistes, comme individus, l'idée la plus fausse. Les uns nous considèrent comme d'inoffensifs utopistes, de doux rêveurs ; ils nous traitent d'esprits chimériques, d'imaginations biscornues, autant dire de demi fous. Ceux-là daignent voir en nous des malades que les circonstances peuvent rendre dangereux, mais non des malfaiteurs systématiques et conscients.
Les autres portent sur nous un jugement très différent : ils pensent que les anarchistes sont des brutes ignares, des haineux, des violents et des forcenés, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir, ni exercer une répression trop implacable.
Les uns et les autres sont dans l'erreur.
Si nous sommes des utopistes, nous le sommes à la façon de tous ceux de nos devanciers qui ont osé projeter sur l'écran de l'avenir des images en contradiction avec celles de leur temps. Nous sommes, en effet, les descendants et les continuateurs de ces individus qui, doués d'une perception et d'une sensibilité plus vives que leurs contemporains, ont pressenti l'aube, bien que plongés dans la nuit. Nous sommes les héritiers de ces hommes qui, vivant une époque d'ignorance, de misère, d'oppression, de laideur, d'hypocrisie, d'iniquité et de haine, ont entrevu une cité de savoir, de bien-être, de liberté, de beauté, de franchise, de justice et de fraternité et qui, de toutes leurs forces, ont travaillé à l'édification de cette cité merveilleuse.
Que les privilégiés, les satisfaits et toute la séquelle des mercenaires et des esclaves intéressés au maintien et préposés à la défense du régime dont ils sont ou croient être les profiteurs, laissent dédaigneusement tomber l'épithète péjorative d'utopistes, de rêveurs, d'esprits biscornus, sur les courageux artisans et les clairvoyants constructeurs d'un avenir meilleur, c'est leur affaire. Ils sont dans la logique des choses.
Il n'en est pas moins que, sans ces rêveurs dont nous faisons fructifier l'héritage, sans ces constructeurs chimériques et ces imaginations maladives - c'est ainsi qu'en tout temps ont été qualifiés les novateurs et leurs disciples - nous en serions aux âges depuis longtemps disparus, dont nous avons peine à croire qu'ils aient existé, tant l'homme y était ignorant, sauvage et misérable !
Utopistes, parce que nous voulons que l'évolution, suivant son cours, nous éloigne de plus en plus de l'esclavage moderne : le salariat, et fasse du producteur de toutes les richesses un être libre, digne, heureux et fraternel .
Rêveurs, parce que nous prévoyons et annonçons la disparition de l'Etat, dont la fonction est d'exploiter le travail, d'asservir la pensée, d'étouffer l'esprit de révolte, de paralyser le progrès, de briser les initiatives, d'endiguer les élans vers le mieux, de persécuter les sincères, d'engraisser les intrigants, de voler les contribuables, d'entretenir les parasites, de favoriser le mensonge et l'intrigue, de stimuler les meurtrières rivalités, et, quand il sent son pouvoir menacé, de jeter sur les champs de carnage tout ce que le peuple compte de plus sain, de plus vigoureux et de plus beau ?
Esprits chimériques, imaginations biscornues, demi fous, parce que, constatant les transformations lentes, trop lentes à notre gré, mais indéniables, qui poussent les sociétés humaines vers de nouvelles structures édifiées sur des bases rénovées, nous consacrons nos énergies à ébranler, pour finalement la détruire de fond en comble, la structure de la société capitaliste et autoritaire ?
Nous mettons au défi les esprits informés et attentifs d'aujourd'hui d'accuser sérieusement de déséquilibre les hommes qui projettent et qui préparent de telles transformations sociales.
Insensés, au contraire, non pas à demi mais totalement, ceux qui s'imaginent pouvoir barrer la route aux générations contemporaines qui roulent vers la révolution sociale, comme le fleuve se dirige vers l'océan : il se peut qu'à l'aide de digues puissantes et d'habiles dérivations, ces déments ralentissent plus ou moins la course du fleuve, mais il est fatal que celui-ci tôt ou tard se précipite dans la mer.
Non ! Les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c'est que partout les gouvernements les traquent et les jettent en prison, afin d'empêcher la parole de vérité qu'ils propagent d'aller librement aux oreilles des déshérités, alors que, si l'enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d'en faire le déraisonnable et l'absurdité.
Certains prétendent que les anarchistes sont des brutes ignares. Il est vrai que tous les libertaires ne possèdent pas la haute culture et l'intelligence supérieure des Proudhon, des Bakounine, des Elisée Reclus et des Kropotkine. Il est exact que beaucoup d'anarchistes, frappés du péché originel des temps modernes : la pauvreté, ont dû, de bonne heure, quitter l'école et travailler pour vivre ; mais le fait seul de s'être élevé jusqu'à la conception anarchiste dénote une compréhension vive et atteste un effort intellectuel dont serait incapable une brute.
L'anarchiste lit, médite, s'instruit chaque jour. Il éprouve le besoin d'élargir sans cesse le cercle de ses connaissances, d'enrichir constamment sa documentation. Il s'intéresse aux choses sérieuses ; il se passionne pour la beauté qui l'attire, pour la science qui le séduit, pour la philosophie dont il est altéré. Son effort vers une culture plus profonde et plus étendue ne s'arrête pas. Il n'estime jamais en savoir assez. Plus il apprend, plus il se plaît à s'éduquer. D'instinct, il sent que s'il veut éclairer les autres, il faut que, tout d'abord, il fasse provision de lumière.
Tout anarchiste est propagandiste ; il souffrirait à taire les convictions qui l'animent et sa plus grande joie consiste à exercer autour de lui, en toutes circonstances, l'apostolat de ses idées. Il estime qu'il a perdu sa journée s'il n'a rien appris ni enseigné et il porte si haut le culte de son idéal, qu'il observe, compare, réfléchit, étudie toujours, tant pour se rapprocher de cet idéal et s'en rendre digne, que pour être plus en mesure de l'exposer et de le faire aimer.
Et cet homme serait une brute épaisse ? Et c'est un tel individu qui serait d'une ignorance crasse ? Mensonge ! Calomnie !
L'opinion la plus répandue, c'est que les anarchistes sont des haineux, des violents. Oui et non.
Les anarchistes ont des haines ; elles sont vivaces et multiples ; mais leurs haines ne sont que la conséquence logique, nécessaire, fatale de leurs amours. Ils ont la haine de la servitude, parce qu'ils ont l'amour de l'indépendance ; ils détestent le travail exploité, parce qu'ils défendent ardemment la vérité ; ils exècrent l'iniquité, parce qu'ils ont le culte du juste ; ils haïssent la guerre, parce qu'ils bataillent passionnément pour la paix.
Nous pourrions prolonger cette énumération et montrer que toutes les haines qui gonflent le cœur des anarchistes ont pour cause leur inébranlable attachement à leurs convictions, que ces haines sont légitimes et fécondes, qu'elles sont vertueuses et sacrées. Nous ne sommes pas naturellement haineux, nous sommes, au contraire, de cœur affectueux et sensible, de tempérament accessible à l'amitié, à l'amour, à la solidarité, à tout ce qui est de nature à rapprocher les individus.
Il ne saurait en être autrement, puisque le plus cher de nos rêves et notre but, c'est de supprimer tout ce qui dresse les hommes en une attitude de combat les uns contre les autres : propriété, gouvernement, Église, militarisme, police, magistrature.
Notre cœur saigne et notre conscience se révolte au contraste du dénuement et de l'opulence. Nos nerfs vibrent et notre cerveau s'insurge à la seule évocation des tortures que subissent ceux et celles qui, dans tous les pays et par millions, agonisent dans les prisons et les bagnes. Notre sensibilité frémit et tout notre être est pris d'indignation et de pitié, à la pensée des massacres, des sauvageries, des atrocités qui, par le sang des combattants abreuvent les champs de bataille.
Les haineux, ce sont les riches qui ferment les yeux au tableau de l'indigence qui les entoure et dont ils sont la cause ; ce sont les gouvernants qui, l'œil sec, ordonnent le carnage ; ce sont les exécrables profiteurs qui ramassent des fortunes dans le sang et la boue ; ce sont les chiens de police qui enfoncent leurs crocs dans la chair des pauvres diables ; ce sont les magistrats qui, sans sourciller, condamnent au nom de la loi et de la société, les infortunés qu'ils savent être les victimes de cette loi et de cette société.
Quant à l'accusation de violence dont on prétend nous accabler, il suffit, pour en faire justice, d'ouvrir les yeux et de constater que, dans le monde actuel comme dans les siècles écoulés, la violence gouverne, domine, broie et assassine. Elle est la règle, elle est hypocritement organisée et systématisée. Elle s'affirme tous les jours sous les espèces et apparences du percepteur, du propriétaire, du patron, du gendarme, du gardien de prison, du bourreau, de l'officier, tous professionnels, sous des formes multiples, de la force, de la violence, de la brutalité.
Les anarchistes veulent organiser l'entente libre, l'aide fraternelle, l'accord harmonieux. Mais ils savent - par la raison, par l'histoire, par l'expérience - qu'ils ne pourront édifier leur volonté de bien-être et de liberté pour tous que sur les ruines des institutions établies. Ils ont conscience que, seule, une révolution violente aura raison des résistances des maîtres et de leurs mercenaires. La violence devient ainsi, pour eux, une fatalité ; ils la subissent, mais ils ne la considèrent que comme une réaction rendue nécessaire par l'état permanent de légitime défense dans lequel se trouvent, à toute heure, situés les déshérités.
Ce que nous voulons
L'anarchisme n'est pas une de ces doctrines qui emmurent la pensée et excommunient brutalement quiconque ne s'y soumet pas en tout et pour tout. L'anarchisme est, par tempérament et par définition, réfractaire à tout embrigadement qui trace à l'esprit des limites et encercle la vie. Il n'y a, il ne peut y avoir ni credo, ni catéchisme libertaires.
Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine anarchiste, c'est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques sur lesquels l'accord s'est établi entre individus qui pensent en ennemis de l'autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci.
Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d'anarchistes ; mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c'est la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe.
Ainsi, quiconque nie l'autorité et la combat est anarchiste. On connaît peu la conception libertaire ; on la connaît mal. Il faut préciser et développer quelque peu ce qui précède. J'y viens.
Dans les sociétés contemporaines, dites bien à tort civilisées, l'autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes :
1° la forme politique : l'Etat ; 2° la forme économique : la propriété ; 3° la forme morale : la religion
La première : l'État, dispose souverainement des personnes ; la deuxième : la propriété, règne despotiquement sur les objets ; la troisième : la religion, pèse sur les consciences et tyrannise les volontés.
- L'ÉTAT prend l'homme au berceau, l'immatricule sur les registres de l'état civil, l'emprisonne dans la famille s'il en a une, le livre à l'Assistance publique s'il est abandonné des siens, l'enserre dans le réseau de ses lois, règlements, défenses et obligations, en fait un sujet, un contribuable, un soldat, parfois un détenu ou un forçat ; enfin, en cas de guerre, un assassiné ou un assassin.
- LA PROPRIÉTÉ règne sur les objets : sol, sous-sol, moyens de production, de transport et d'échange, toutes ces valeurs d'origine et de destination communes sont peu à peu devenues, par la rapine, la conquête, le brigandage, le vol, la ruse ou l'exploitation, la chose d'une minorité. C'est l'autorité sur les choses, consacrée par la législation et sanctionnée par la force. C'est, pour le propriétaire, le droit d'user et d'abuser (jus utendi et abutendi), et, pour le non possédant l'obligation, s'il veut vivre, de travailler pour le compte et au profit de ceux qui ont tout volé. ("La propriété, dit Proudhon, c'est le vol."). Établie par les spoliateurs et appuyée sur un mécanisme de violence extrêmement puissant, la loi consacre et maintient la richesse des uns et l'indigence des autres. L'autorité sur les objets : la propriété est à ce point criminelle et intangible que, dans les sociétés où elle est poussée jusqu'aux extrêmes limites de son développement, les riches peuvent tout à leur aise et impunément crever d'indigestion, tandis que, faute de travail, les pauvres meurent de faim. (« La richesse des uns, dit l'économiste libéral J.-B. Say, est faite de la misère des autres. »).
- LA RELIGION - Ce terme étant pris dans son sens le plus étendu et s'appliquant à tout ce qui est dogme - est la troisième forme de l'autorité. Elle s'appesantit sur l'esprit et la volonté ; elle enténèbre la pensée, elle déconcerte le jugement, elle ruine la raison, elle asservit la conscience. C'est toute la personnalité intellectuelle et morale de l'être humain qui en est l'esclave et la victime. Le dogme religieux ou laïc tranche de haut, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : « Dieu le veut ou ne le veut pas. - La patrie l'exige ou l'interdit. - Le droit l'ordonne ou le condamne. - La morale et la justice le commandent ou le prohibent. » Se prolongeant fatalement dans le domaine de la vie sociale, la religion crée, entretient et développe un état de conscience et une moralité en parfait accord avec la morale codifiée, gardienne et protectrice de la propriété et de l'Etat, dont elle se fait la complice et dont elle devient, ainsi, ce que, dans certains milieux férus de superstition, de chauvinisme, de légalité et d'autoritarisme, on appelle volontiers "la gendarmerie préventive et supplémentaire".
Je ne prétends point épuiser ici l'énumération de toutes les formes de l'autorité et de la contrainte. J'en signale les essentielles et, pour qu'on s'y retrouve plus aisément, je les classifie. C'est tout.
Négateurs et adversaires implacables du principe d'autorité qui, sur le plan social, revêt une poignée de privilégiés de la toute-puissance et met au service de cette poignée la loi et la force, les anarchistes livrent un combat acharné à toutes les institutions qui procèdent de ce principe et ils appellent à cette bataille nécessaire la masse prodigieusement nombreuse de ceux qu'écrasent, affament, avilissent et tuent ces institutions.
Nous voulons anéantir l'Etat, supprimer la propriété et éliminer de la vie l'imposture religieuse, afin que, débarrassés des chaînes dont la pesanteur écrasante paralyse leur marche, tous les hommes puissent enfin - sans dieu ni maître et dans l'indépendance de leurs mouvements - se diriger, d'un pas accéléré et sûr, vers les destinées de bien-être et de liberté qui convertiront l'enfer terrestre en un séjour de félicité.
Nous avons l'inébranlable certitude que, lorsque l'Etat, auquel s'alimentent toutes les ambitions et rivalités, lorsque la propriété qui fomente la cupidité et la haine, lorsque la religion qui entretient l'ignorance et suscite l'hypocrisie, auront été frappés de mort, les vices que ces trois autorités conjuguées jettent au cœur des hommes disparaîtront à leur tour. "Morte la bête, mort le venin !".
Alors, personne ne cherchera à commander, puisque, d'une part, personne ne consentira à obéir, et que, d'autre part, toute arme d'oppression aura été brisée ; nul ne pourra s'enrichir aux dépens d'autrui, puisque la fortune particulière aura été abolie ; prêtres menteurs et moralistes tartuffes perdront tout ascendant, puisque la nature et la vérité auront repris leurs droits.
Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine libertaire. Voilà ce que veulent les anarchistes.
La thèse anarchiste entraîne, dans la pratique, quelques conséquences qu'il est indispensable de signaler.
Le rapide exposé de ces corollaires suffira à situer les anarchistes face à tous les autres groupements, à toutes les autres thèses et à préciser les traits par lesquels nous nous différencions de toutes les autres écoles philosophico-sociales.
Première conséquence. Celui qui nie et combat l'autorité morale : la religion, sans nier et combattre les deux autres, n'est pas un véritable anarchiste et, si j'ose dire, un anarchiste intégral, puisque, bien qu'ennemi de l'autorité morale et des contraintes qu'elle implique, il reste partisan de l'autorité économique et politique. Il en est de même et pour le même motif, de celui qui nie et combat la propriété, mais admet et soutient la légitimité et la bienfaisance de l'Etat et de la religion. Il en est encore ainsi de celui qui nie et combat l'Etat, mais admet et soutient la religion et la propriété.
L'anarchiste intégral condamne avec la même conviction et attaque avec une égale ardeur toutes les formes et manifestations de l'autorité et il s'élève avec une vigueur égale contre toutes les contraintes que comportent celles-ci ou celles-là.
Donc, en fait comme en droit, l'anarchisme est antireligieux, anticapitaliste (le capitalisme est la phase présentement historique de la propriété) et antiétatiste. Il mène de front le triple combat contre l'autorité. Il n'épargne ses coups ni à l'Etat, ni à la propriété, ni à la religion. Il veut les supprimer tous les trois.
Deuxième conséquence. Les anarchistes n'accordent aucune efficacité à un simple changement dans le personnel qui exerce l'autorité. Ils considèrent que les gouvernants et les possédants, les prêtres et les moralistes sont des hommes comme les autres, qu'ils ne sont, par nature, ni pires ni meilleurs que le commun des mortels et que, s'ils emprisonnent, s'ils tuent, s'ils vivent du travail d'autrui, s'ils mentent, s'ils enseignent une morale fausse et de convention, c'est parce qu'ils sont fonctionnellement dans la nécessité d'opprimer, d'exploiter et de mentir.
Dans la tragédie qui se joue, c'est le rôle du gouvernement, quel qu'il soit, d'opprimer, de faire la guerre, de faire rentrer l'impôt, de frapper ceux qui enfreignent la loi et de massacrer ceux qui s'insurgent ; c'est le rôle du capitaliste, quel qu'il soit, d'exploiter le travail et de vivre en parasite ; c'est le rôle du prêtre et du professeur de morale, quels qu'ils soient, d'étouffer la pensée, d'obscurcir la conscience et d'enchaîner la volonté.
C'est pourquoi nous guerroyons contre les bateleurs, quels qu'ils soient, des partis politiques, quels qu'ils soient, leur unique effort tendant à persuader aux masses dont ils mendient les suffrages, que tout va mal parce qu'ils ne gouvernent pas et que tout irait bien s'ils gouvernaient.
Troisième conséquence. Il résulte de ce qui précède que, toujours logiques, nous sommes les adversaires de l'autorité à subir. Ne pas vouloir obéir, mais vouloir commander, ce n'est pas être anarchiste. Refuser de laisser exploiter son travail, mais consentir à exploiter le travail des autres, ce n'est pas être anarchiste. Le libertaire se refuse à donner des ordres autant qu'il se refuse à en recevoir. Il ressent pour la condition de chef autant de répugnance que pour celle de subalterne. Il ne consent pas plus à contraindre ou à exploiter les autres qu'à être lui-même exploité ou contraint. Il est à égale distance du maître et de l'esclave. Je puis même déclarer que, tous comptes faits, nous accordons à ceux qui se résignent à la soumission les circonstances atténuantes que nous refusons formellement à ceux qui consentent à commander ; car les premiers se trouvent parfois dans la nécessité - c'est pour eux, en certains cas, une question de vie ou de mort - de renoncer à la révolte, tandis que personne n'est dans l'obligation d'ordonner, de faire fonction de chef ou de maître.
Ici éclatent l'opposition profonde, la distance infranchissable qui séparent les groupements anarchistes de tous les partis politiques qui se disent révolutionnaires ou passent pour tels. Car, du premier au dernier, du plus blanc au plus rouge, tous les partis politiques ne cherchent à chasser du pouvoir le parti qui l'exerce que pour s'emparer du pouvoir et en devenir les maîtres à leur tour. Tous sont partisans de l'autorité... à la condition qu'ils la détiennent eux-mêmes.
Quatrième conséquence. Nous ne voulons pas seulement abolir toutes les formes de l'autorité, nous voulons encore les détruire toutes simultanément et nous proclamons que cette destruction totale et simultanée est indispensable.
Pourquoi ?
Parce que toutes les formes d'autorité se tiennent ; elles sont indissolublement liées les unes aux autres. Elles sont complices et solidaires. En laisser subsister une seule c'est favoriser la résurrection de toutes. Malheur aux générations qui n'auront pas le courage d'aller jusqu'à la totale extirpation du germe morbide, du foyer d'infection ; elles verront promptement reparaître la pourriture. Inoffensif au début, parce qu'inapparent, imperceptible et comme sans force, le germe se développera, se fortifiera et lorsque le mal, ayant perfidement et dans l'ombre grandi, éclatera en pleine lumière, il faudra recommencer la lutte pour le terrasser définitivement. Non ! non ! Pas de cote mal taillée, pas de demi-mesure, pas de concession. Tout ou rien.
La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l'empire du monde : autorité ou liberté. Le démocratisme rêve d'une conciliation impossible ; l'expérience a démontré l'absurdité d'une association entre ces deux principes qui s'excluent. Il faut choisir.
Seuls, les anarchistes se prononcent en faveur de la liberté. Ils ont contre eux le monde entier.
N'importe ! Ils vaincront.
publication : Librairie Internationale, coll. des Ecrits subversifs, n° 5, Paris, s.d. [1928]
_____________________________________________________________
|
|   Oser et comprendre la pensée Libertaire
" C'est l'anarchie ! "
" C'est l'anarchie ! ". Les gens de pouvoir, les médias utilisent à profusion le terme anarchie pour désigner le chaos économique, politique et moral de notre société. L'emploi du mot anarchie tendrait à faire croire que ce monde est livré aux mains de forces diaboliques qui veulent renverser le bel édifice que les peuples disciplinés, conduits par les états, ont bâti au cours des siècles. Pourtant, ce sont bien les états qui se partagent et gouvernent la planète. C'est bien à eux que l'on doit le désordre économique dans lequel nous vivons. Faire mieux que les états dans les domaines du chaos et de l'horreur est difficile...
Qui peut croire encore que le pouvoir est synonyme d'organisation ?
Ceux qui vivent du pouvoir, très certainement. Mais pas les anarchistes. Le chaos institutionnalisé, le pouvoir et l'esclavage ont fait leur temps. Aujourd'hui, choisir l'anarchisme, c'est faire preuve de réalisme et de sens organisationnel.
Nos détracteurs (des fascistes aux marxistes en passant par les démocrates) nous considèrent comme des terroristes ou des idéalistes en retard d'une révolution. Il y a ceux aussi qui prétendent défendre l'anarchisme, mais qui préconisent une société sans règle, sans morale, sans contrainte, dans laquelle on pourrait faire ce que l'on veut. Quel choix le citoyen raisonnable pourra-t-il faire entre les propositions d'autoritaires de toutes sortes qui ont montré leur faillite, et celles des nihilistes de tout poil qui prétendent que demain on rasera gratis, tout étant résolu par la suppression pure et simple de toutes les institutions mises en place jusqu'à nos jours ?
La pensée libertaire englobe un projet de société différent de tous les modèles connus jusqu'à présent.
Alors, l'anarchie, c'est quoi ?
C'est l'état d'un peuple, et plus exactement encore, d'un milieu social sans gouvernement. Hormis les anarchistes, tous les philosophes, tous les moralistes, tous les sociologues, y compris les théoriciens démocrates et les doctrinaires socialistes, affirment qu'en l'absence d'un gouvernement, d'une législation et d'une répression qui assure le respect de la loi et sévit contre toute infraction à celle-ci, il ne peut y avoir que désordre et criminalité. Les anarchistes affirment que "l'anarchie est la plus haute expression de l'ordre ".
Anarchie et ordre ?
Notre ordre repose sur l'entente (principe de Liberté, opposé au principe d'Autorité). Au contraire, les autres propositions d'organisation de la société - socialisme, libéralisme, marxisme… - ont toujours octroyé à une minorité de privilégiés le droit de gérer la société à la place des concernés et pour leur propre profit. Ce mode de gestion porte un nom : l'État.
L'état est l'expression politique du régime économique auquel est soumise la société. Il permet et justifie l'oppression et l'exploitation de l'homme par l'homme : il confisque à l'individu son pouvoir - en dictature comme en démocratie (élections) - et met ce pouvoir au service du capital (répression des mouvements sociaux, aides financières…).
L'état, à force d'être omniprésent, finit par se superposer à la société, et tente de faire croire qu'en-dehors de lui elle ne saurait fonctionner. Cette illusion est d'autant plus pathétique que l'état constitue de fait un groupe social à part entière, coupé des réalités des individus et des autres groupes sociaux. Il ne sert qu'à maintenir l'ordre (fonctions législative et répressive) au service des intérêts de la classe exploiteuse, qu'on la nomme patronat, bourgeoisie ou nomenklatura. Il s'appuie pour cela sur une morale dégradante et humiliante pour l'être humain, secondé en ce sens par la religion qui légitime elle aussi l'exploitation et la domination, se contentant parfois d'en condamner les manifestations les plus brutales, sans jamais émettre de critique de fond ni proposer d'autre modèle que patriarcal, conservateur, hiérarchique et caritatif.
Les anarchistes refusent ce modèle sociétaire, oppresseur, exploiteur, négation de l'individu et de ses aspirations. Ils cherchent par tous les moyens à montrer qu'il est possible et souhaitable de vivre dans une société égalitaire, gérée directement et librement par ses diverses composantes : individus, groupements sociaux, économiques, culturels, et ce dans le cadre du fédéralisme libertaire.
Le refus de l'autorité.
Le refus de l'autorité n'est pas apparu avec les théories libertaires. Il les précède largement au travers des actes, des attitudes d'individus ou de groupements sociaux. Certains événements historiques nous le rappellent : par exemple les révoltes des esclaves dans la Rome antique, les jacqueries paysannes du Moyen âge, l'essor de la Renaissance, les philosophes des Lumières, la Révolution française. Plus près de nous, ces théories ont participé au déclenchement de la Révolution de 1848, de la Commune de Paris, de la Révolution russe et de la Révolution espagnole. Autant de lieux, de situations, dans lesquels des hommes ont cherché à desserrer, voire à abolir l'étau oppressif dans lequel ils se sentaient pris au piège.
En replaçant ces événements dans le contexte historique et social qui leur a donné naissance, on s'aperçoit qu'ils visent le même but : l'amélioration des conditions d'existence, le partage des richesses, le droit à la connaissance, l'instruction, le bien-être, bref une aspiration au bonheur. Ces mouvements de révolte ont été pour la plupart écrasés (les esclaves, les paysans, la Commune de Paris), ou récupérés au profit d'une classe ou d'un parti (la bourgeoisie émergente sous la Révolution française, les Bolcheviks dans la Révolution russe), ou encore détournés de leur but (les monarques dits " éclairés " du Siècle des Lumières). Car malgré l'embryon de liberté qu'ils contenaient, ils n'étaient pas suffisamment forts ni structurés pour renverser le cours des choses. Ils étaient des utopies dans le sens où ils ont osé projeter sur l'écran de l'avenir des images en contradiction avec celles de leur temps.
Héritages.
Cet héritage philosophique a été théorisé puis mis en pratique au XIXè siècle, coïncidant en cela - et non sans raison - avec l'apparition du nationalisme et de l'étatisme.
On s'accorde aujourd'hui à dire que Pierre - Joseph Proudhon est le "père" de l'anarchisme, le théoricien du système mutualiste et du fédéralisme, et l'inspirateur du syndicalisme ouvrier. Son influence sur le mouvement ouvrier a été réelle, puisqu'au sein de l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) existait un courant nettement proudhonien.
Le Congrès de Saint-Imier (1872) jette les bases de l'anarchisme. Les délégués réunis proclament " que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ", " que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction, ne peut être qu'une tromperie et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui... ".
Ces idées, reprises de Michel Bakounine et de la Première Internationale, resteront présentes jusqu'à nos jours. Elles seront l'apanage de Louise Michel (Commune de Paris), du 1er Mai 1885 (Etats-Unis), de Fernand Pelloutier (Bourses du Travail), des explications du monde d'Elisée Reclus, éminent géographe, de Pierre Besnard (anarchosyndicalisme), de Pierre Kropotkine et du communisme libertaire, de Paul Robin et de son école libertaire de Cempuis, de Jean Grave et de ses quarante ans de propagande anarchiste, de Gustave Landauer, fusillé par la soldatesque en 1919 pour sa lutte au côté des Conseils Ouvriers de Bavière, de Nestor Makhno et de son engagement dans la révolution russe, de Sacco et Vanzetti, assassinés par chaise électrique pour leurs idées, d'Erich Mühsam, poète et dramaturge allemand, mort dans un camp de concentration en 1933, de Buenaventura Durruti pendant la guerre d'Espagne, d'Armand Robin et ses langues multiples, pour ne citer que quelques-uns.
Après la seconde guerre mondiale, elles resurgiront et verront la création de la Fédération Anarchiste Francophone, de l'Internationale des Fédérations anarchistes dans le monde ; elles impulseront la reconstruction de la Confédération Nationale du Travail, anarchosyndicaliste, affiliée à l'A.I.T., elles souffleront dans les rangs de Mai 68 et de la contre-culture, dans le mouvement social...
De l'anarchie à l'anarchisme.
Ainsi donc, l'anarchie est ce que nous entrevoyons (société libertaire) ; l'anarchisme est le mouvement social qui poursuit la réalisation de l'idéal anarchiste. L'anarchisme est une lutte incessante, sous les formes les plus variées, contre les préjugés, l'obscurantisme, le fait autoritaire. Il s'articule principalement autour de deux types de tâches : les unes destructives, les autres reconstructives. Les actions destructives consistent à saper profondément le principe d'autorité dans toutes ses manifestations, le démasquer, combattre toutes les manoeuvres par lesquelles il tente de se réhabiliter et de se survivre sous une autre forme. Les actions reconstructives, parfois parallèles aux destructives, visent à mettre en place un fonctionnement fédéraliste et de gestion directe. Pour cela, il faut un outil adapté, une organisation…
Organisation.
L'organisation est fonction du degré de conscience, atteint par les discussions, débats et confrontation d'idées, et dans l'action. Plus cette conscience sera grande et plus la vitalité de l'organisation sera élevée. Pour aboutir à une organisation souple et forte, en même temps conforme à l'esprit libertaire, il faut aller de la base au sommet, de l'unité au nombre, du particulier au collectif. Nous nous accordons entre individus et groupes sur un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques (voir nos " Principes de base ") : c'est le fédéralisme qui permet à chacun de rester lui-même, de se soustraire à tout écrasement, de garder son autonomie, de prendre une part active à la vie de l'organisation, d'émettre son opinion. Une telle organisation laisse à chacun de ses éléments la totalité des forces qui lui sont propres, tandis que par l'association de ces forces, elle atteint elle-même son maximum de vitalité.
Action.
L'action n'est pas l'agitation. Elle doit correspondre à un but, la révolution libertaire, et à une stratégie, plus circonstancielle. Parfois, la situation sociale est provisoirement calme, parfois elle s'emballe. L'organisation doit s'adapter à ces différentes phases. En tout état de cause, la place des militants anarchistes est dans la lutte sociale, expression de la lutte des classes, y compris dans les luttes dites réformistes (lutte contre la précarité, contre les licenciements, augmentation des salaires, défense des services publics…), avec nos pratiques antiautoritaires et d'action directe (contrôle et révocabilité des mandatés…), et nos perspectives d'ensemble.
C'est de la confrontation entre nos idées, nos pratiques, et les masses, que peut surgir ou naître progressivement la conscience révolutionnaire.
Des propositions.
L'anarchisme, enfin, est un ensemble de propositions et de pratiques tendant à l'émancipation totale de l'homme en société. Si la société existe en tant qu'entité sociologique, l'individu existe tout autant, sans rapport hiérarchique à cette société. C'est donc l'harmonie entre ces deux éléments que recherchent les anarchistes.
L'émancipation est de triple nature. Emancipation économique d'abord, par la réappropriation des outils de production, leur gestion directe par les travailleurs eux mêmes, et par la répartition égalitaire des richesses.
Emancipation politique ensuite, par le remplacement de la bureaucratie d'État, par une organisation fédéraliste des secteurs de la société, maintenant la cohésion et préservant l'autonomie.
Emancipation intellectuelle, enfin, via la prise en charge par l'individu de son rôle social, reléguant la religion et toute forme de soumission au musée des horreurs. Une société sans classe et sans Etat, organisée par et pour les femmes et les hommes, voilà ce que veut l'anarchisme.
L'anarchiste est par tempérament et par définition réfractaire à tout embrigadement qui trace à l'esprit des limites et encercle la vie. Il nie le principe d'autorité dans l'organisation sociale. Il ne peut donc y avoir de catéchisme libertaire.
L'organisation anarchiste de la société, émanation directe de la volonté des individus et des groupements sociaux, ne pourra se réaliser qu'en dehors et contre la tutelle de tous les organismes et structures autoritaires établis sur l'inégalité économique et sociale.
Les fondements éthiques et organiques du fédéralisme libertaire sont : la liberté comme base, l'égalité économique et sociale comme moyen, la fraternité comme but. Cette définition marque la profonde différence entre le fédéralisme libertaire et le " fédéralisme étatique ".
Nous appelons de toutes nos forces une société de type fédéraliste, fondée sur la possession collective ou individuelle des moyens de production et de distribution (excluant toute possibilité pour certains de vivre du travail d'autres), l'entraide, l'abolition du salariat et de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Les anarchistes n'accordent aucun crédit à un simple changement des personnes qui exercent l'autorité : les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Toutes les formes d'autorité se tiennent. En laisser subsister une seule, c'est favoriser la réapparition de toutes.
Vers une société libertaire.
Pour arriver à instaurer une société libertaire, il faut se doter de moyens en accord avec la finalité. Tel que l'exprime Errico Malatesta, " ces moyens ne sont pas arbitraires, ils dérivent nécessairement des fins que l'on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n'atteint pas le but envisagé, mais on s'en éloigne, vers des réalités souvent opposées et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l'on emploie ".
Il est possible de vivre dans une société égalitaire, gérée directement et librement par ses diverses composantes (individus, groupements sociaux, économiques, culturels, ethniques...) dans le cadre du fédéralisme.
Les règles qui vont faire fonctionner une telle société sont basées sur des contrats mutuels, égalitaires, réciproques, pouvant être remis en cause à tout instant. Ces contrats peuvent être écrits ou tacites.
Mandatements.
Une telle société ne peut évidemment pas fonctionner sans entraide ni coopération volontaire. La délégation de responsabilité permettra de discuter au niveau fédéral. Mais attention, entendons-nous sur les mots : pour les anarchistes, chaque délégué reçoit un mandat précis . L'assemblée qui l'a mandaté exerce un contrôle permanent sur son travail, et, surtout, peut le révoquer à tout moment si le travail qu'il effectue ne correspond pas à son mandat.
L'anarchisme est une proposition globale de société cherchant à promouvoir une civilisation réellement différente. Il oppose le principe de liberté au principe d'autorité, l'entraide à la loi de la jungle, l'égalité à la discrimination.
" Aussi longtemps que la société sera basée sur l'autorité, les anarchistes resteront en état perpétuel d'insurrection " (Elisée Reclus).
//pillé sur le site du groupe Marée noire de la FA - http://maree-noire.info/article.php3?id_article=3
_____________________________________________________________
|
|  Un projet pour la révolution sociale |  | Ce texte provient d'une brochure intitulée : L'Anarchisme aujourd'hui : un projet pour la révolution sociale rédigée par l'Union Régionale Rhône-Alpes de la Fédération Anarchiste et publiée aux éditions du Monde libertaire
Avant-propos
La période des années quatre-vingts aura été, pour certains, celle des désillusions et du désabusement. En 1981, de faux espoirs furent placés dans la gauche, notamment pour contrer les vagues de licenciements provoquées par les restructurations capitalistes depuis 1973. “L'état de grâce” dont bénéficia à ce moment le pouvoir et la volonté d'une grande partie des militants syndicalistes “de ne rien faire qui puisse gêner les nouveaux dirigeants” achevèrent de laminer les mouvements sociaux qui avaient vu le jour sous les divers gouvernements de droite.
L'escroquerie du “Mitterrandisme” ne peut cependant tout expliquer. Les rares tentatives pour impulser des luttes radicales se sont brisées sur un écueil beaucoup plus grave bien que moins visible : tout un discours dominant s'était développé et avait “lessivé” la pensée politique. Les “nouveaux philosophes” nous ont fait l'éloge de la démocratie comme le meilleur des mondes ; lentement mais sûrement le militantisme, les idées de révolution et de lutte de classes, les mots de bourgeoisie et de prolétariat ont été rangés sous la rubrique des choses “ringarde ”. L'implosion des pays dits socialistes a amplifié l'idée selon laquelle la “transformation du monde” était impossible. Il suffisait d'affirmer sa volonté de changer la société pour être taxé d'irréaliste voire d'irresponsable ! Au fil des ans, une pensée minimaliste a bouché les horizons : il fallait “faire au plus pressé” (les restos du cœur), “améliorer ce qui pouvait l'être” (continuer quand même de voter parce que l'autre candidat était “pire”) et surtout ne pas être trop “révolté". Comme si le fait de “positiver” (formule à la mode) pouvait résoudre les problèmes !Cette époque est-elle révolue ? Nul ne peut prédire l'avenir. Quoi qu'il en soit, nous pouvons remarquer que les élections présidentielles de 1995 se sont déroulées dans un climat de lutte sociale. Il semblerait que la résignation et la démission collective commencent à céder la place à des révoltes d'une détermination parfois impressionnante. Ce fut le cas pour une frange du mouvement lycéen-étudiant contre le CIP et bien plus encore lors du mouvement social de novembre-décembre 1995. De plus, il n'est pas difficile de se rendre compte que la recherche de perspectives nouvelles est devenue un enjeu majeur : l'ensemble de la classe politique est elle-même obligée de le reconnaître, “il n'y a plus de projets”...
Plus de projets ? Dans leur mallette de gestionnaire du système, sûrement... De notre côté, nous avons bel et bien une alternative à proposer !
L'Union Régionale Rhône-Alpes de la Fédération Anarchiste (URRAFA)
|
|  Ce qui motive notre action | Le constat face aux injustices sociales, celles que l'on subit personnellement ou celles faites à autrui, provoque notre révolte et l'on se dit qu'on ne peut pas rester sans rien faire devant une telle situation...
Mais le seul sentiment de révolte ne veut pas dire grand chose : il est tout relatif. Ce qui vous semblera inacceptable ne le sera pas forcément aux yeux d'un autre. Par soumission, par inconscience ou par idéologie, certains ne voient hélas rien d'abject dans le racisme ; ou estiment “normal” d'être soumis aux ordres d'un chef ! En fait, tout dépend de notre vécu, de notre réflexion, de notre éthique, de ce que nous considérons comme possible. Pour notre part, si nous contestons radicalement la société actuelle, c'est parce que nous sommes convaincus qu'une société de liberté et d'égalité est réalisable.
Cette exigence d'égalité et de liberté est notre première motivation. Or ces termes ont tellement été galvaudés (par les religieux, les fascistes, les libéraux ou les marxistes...) qu'il nous faut redéfinir la signification concrète que nous leur donnons.
L'égalité économique et sociale
Les aristocrates de l'Ancien Régime justifiaient leurs positions sociales en se référant au divin et à leur “sang bleu”. Aujourd'hui encore l'inégalité fondamentale entre les êtres humains continue d'être proclamée : des talents inégalement répartis “dès la naissance” condamneraient une fraction de l'humanité à la “médiocrité” tandis que l'autre (composée de riches hommes d'affaires et de grandes personnalités politiques...) serait naturellement appelée à dominer. N'est-ce pas cela qu'on tente de nous apprendre dans les livres scolaires, au travers des biographies de ces grands bourgeois et chefs d'État “qui font l'histoire” ?...
Ces discours simplistes se retrouvent dans des conversations quotidiennes et des réflexions ‘anodines”. Combien de fois a-t-on pu entendre : “Cette personne a du talent, un don, il est normal qu'elle gagne plus ” ? C'est bel et bien à un véritable consensus inégalitaire que nous sommes confrontés. Contre de telles idées reçues, nous affirmons que les “différences de potentialités innées” (à supposer qu'elles existent réellement, ce qui sur le plan scientifique fait encore l'objet de nombreuses polémiques) sont négligeables par rapport à l'influence du milieu social. Les fameux “niveaux de compétences”, sur lesquels les hiérarchies prétendent s'établit ne sont que le produit d'une éducation et plus globalement d'un système de classes qui conditionnent notre vie dès le plus jeune âge. Lorsqu'on est ouvrier dans une usine, ce n'est pas parce qu'on “n'est bon qu'à cela”. C'est parce que rien ne nous a permis ou “incité” à faire autre chose ! Il est évident qu'en règle générale, on poursuit des études longues seulement si on peut bénéficier d'un appui familial (sur le plan financier et/ou culturel)... Bien entendu, il existera toujours des différences : égal ne doit pas être confondu avec identique. Les individus ne sont pas comparables à des “feuilles blanches” sur lesquelles l'environnement social écrirait l'intégralité du texte. Les personnalités existent et heureusement ! Par contre, dans un contexte favorable, chaque personne, en fonction de ses centres d'intérêts et de ses envies, devient capable de développer des connaissances et des aptitudes à des activités complexes. Pour l'un, ce sera dans l'art, pour l'autre dans un domaine scientifique ; pour un troisième, dans un méfier requérant un fort sens pratique ou des dispositions particulières pour le dialogue, etc.
Notre égalitarisme va donc s'opposer à la “méritocratie”. Comme son nom l'indique, ce principe consiste à fonder les hiérarchies sur le mérite. Ainsi, pour les démocrates, la justice sociale se limite à garantir une égalité des “chances” et des “droits”, sans faire une seule seconde le procès de la compétition et de ses conséquences. C'est une façon de nous dire : “Vous aurez, au départ, les mêmes atouts, et il n'y aura qu'une seule et unique règle du jeu ; au bout du compte, les meilleurs devront être récompensés de leurs efforts, de leur sens de la responsabilité et de l'initiative”... Dans ce système, les privilèges de la naissance sont officiellement abolis : qu'on soit né dans une famille riche ou pauvre ne change rien... En théorie, n'importe lequel d'entre nous est autorisé à devenir ingénieur ou haut fonctionnaire ! Et où nous donne en modèle ce fils d'ouvrier, ce “self-made man” qui par son “courage”, sa “ténacité” et son “habileté”, a fait fortune ! Bref, on veut nous persuader que les possibilités d'ascension sociale sont égales pour tous... Quelle absurdité ! On ne peut oser soutenir que chacun peut s'élever socialement alors que le système hiérarchique établit, par définition, des “gagnants” et des “perdants” ! Dans la réalité, nous savons ce qu'il en est : les “réussites” spectaculaires de personnes issues de classes populaires restent de rares exceptions et la classe bourgeoise n'a aucun mal à préserver ses prérogatives, ne serait-ce que par l'héritage.
Pour prévenir le risque de cette réflexion subversive sur l'égalité, la propagande libérale a continuellement joué sur la peur de l'uniformisation, du nivellement par le bas. Mais pourquoi l'égalité empêcherait-elle la diversité des cultures et des mœurs ? Pourquoi rendrait-elle impossible de consommer et de travailler selon ses goûts personnels ? Pourquoi signifierait-elle un appauvrissement généralisé alors que nous vivons tous pour la plupart au dessous du salaire et du revenu moyen ? L'égalité économique entraînerait au contraire l'amélioration du niveau de vie pour l'immense majorité ! Plus que cela, elle est une condition incontournable à l'émancipation et à l'épanouissement de chacun, en permettant des relations humaines sans domination.
L'inégalité, c'est aussi pratiquer des discriminations ou légiférer en fonction de la couleur de peau, du sexe, des préférences sexuelles, de l'âge...
Contre le racisme
Le racisme n'est pas seulement une opinion car il finit toujours par provoquer des agressions, par la volonté d'anéantir des individus ou des populations entières. Dans le racisme, nous trouvons schématiquement trois ingrédients : la peur, la frustration et l'idéologie. Il est bien connu qu'on a toujours peur de ce que l'on ne connaît pas. “Ils ne sont pas comme nous“ : ainsi s'exprime, au premier degré, cette sorte de peste émotionnelle qui, d'habitudes culturelles en fantasmes sécuritaires, rend suspect tout “étranger”.
Le rejet de “l'immigré”, c'est le stupide et criminel moyen d'extérioriser ses angoisses, de se défouler sur des boucs émissaires, de trouver plus “méprisable” que soi, en humiliant un autre individu. Ce phénomène d'aliénation découle aussi du système inégalitaire et capitaliste : quand les ouvriers ou les chômeurs “français” concentrent leur haine envers ceux qu'ils vont nommer “les Arabes”, “les Noirs” ou “les Juifs”, leurs patrons et leurs dirigeants dorment tranquilles !Le racisme ne se résume donc pas à des réflexes primaires. Arme de domination, il a d'emblée une dimension politique et idéologique. C'est le racisme qui a légitimé et rendu possible l'esclavage puis la colonisation sous prétexte d'une “mission civilisatrice”. C'est bien là le véritable mobile du racisme : justifier à priori et a posteriori les actes de domination et d'exploitation.
Selon les époques et les circonstances, l'idéologie raciste s'est structurée sur des notions et des argumentaires différents. Le racisme a d'abord affirmé la théorie selon laquelle l'humanité est divisible en groupes biologiques, certains étant “supérieurs” à d'autres. Bien entendu, il s'agit d'une aberration. La science a incontestablement prouvé qu'il n'existe pas de “races humaines”, qu'il est absurde de vouloir ainsi cataloguer les populations. Du point de vue de la génétique, il peut y avoir moins de différences entre un habitant du continent africain ou asiatique et un “occidental” qu'entre deux “occidentaux”.
Ensuite, la notion de supériorité est vide de sens : s'il existe des cultures différentes, elles ont toutes leur complexité et leurs richesses, et on ne peut retenir des critères d'évaluation pour les classer.
Enfin, le racisme ne se réduit pas à cette classification biologique. Cette référence ne lui est pas indispensable. La culture (la langue, les mœurs, les traditions, etc.), lui fournit un terreau largement suffisant.
On ne saurait alors ignorer combien racisme et nationalisme sont liés, même si certains voudraient nous convaincre que la nation peut être “généreuse et respectueuse des diversités”. Seulement voilà, de manière globale, la représentation nationaliste de la société affirme :
- que les différences et les antagonismes au sein de la “nation” sont d'importance négligeable ;
- que les similitudes, pourtant faciles à trouver, entre notre société et celles des “étrangers” ne sont pas significatives.
Autrement dit, notre “nation” est censée être une entité unique, dont tous les éléments sont intimement liés, “telle une grande famille” ! Cela suppose que nous devrions nous identifier, avant tout, par l'appartenance à “notre groupe national”, en tant que communauté supérieure d'intérêt. Non seulement toutes les oppositions de classes sont “oubliées”, mais c'est l'apologie in fine de la préférence nationale, et nous savons ce que ce terme signifie. La nation, par définition, ne peut donc pas être “pluri-culturelle” sans perdre ce qui est supposé faire son identité et sans se condamner dans son principe (dans des pays comme les USA, la “pluri-culturalité” se traduit par un cloisonnement, des ghettos, et une hiérarchisation des “communautés”). Tout juste tolère-t-elle la notion “d'intégration” qui se traduit par l'obligation faite aux “étrangers” de se fondre dans la culture du “pays d'accueil”.
Il n'y a pas une bonne et une mauvaise interprétation du nationalisme : les partis politiques qui se targuent à longueur de journée d'agir “pour la grandeur de la France et dans l'intérêt des Français” ont tous, de ce simple fait, une énorme responsabilité dans la recrudescence de la xénophobie, quelles que soient les nuances de leurs discours. Le Front national s'est contenté de faire de la surenchère sur le très consensuel mythe patriotique, avec un slogan : “La France aux Français“ qui, dans le fond, reflète une idée partagée par tous les nationalistes.
Anarchistes, nous sommes “a-nationalistes” : nous ne nous reconnaissons dans aucune nation. Nous savons que nous sommes d'une classe sociale, que nous parlons une ou plusieurs langues, que nous aimons telle ou telle région du monde, que nous partageons tels ou tels goûts musicaux avec d'autres... C'est cela qui nous définit, en tant “qu'entités sociales”, et rien d'autre. Ceux qui raisonnent en terme de “communautés organiques” ou “ethniques” ont déjà un revolver dans la main pour faire marcher les autres individus au pas cadencé ou au son de l'hymne national.
Contre le sexisme
Toutes les formes de sexisme ont un point commun : elles reviennent à considérer les femmes comme étant d'une “valeur moindre” que les hommes. Plus largement, le sexisme est une norme sociale qui tend à attribuer à chaque sexe un rôle précis dans la société, un certain type d'activité et de comportements. Dans sa version la plus réactionnaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, le sexisme réserve aux femmes la sphère privée, l'éducation des jeunes enfants, le ménage, etc. L'enfermement au nom de la “vie du foyer” conditionne l'absence d'autonomie. Le sexisme réserve aux femmes des “traits de caractère” : longtemps “l'hystérie” fut taxée “d'essentiellement féminine”. A contrario l'homme peut évoluer dans la “sphère publique” comme en terrain conquis : dans les diverses hiérarchies et ramifications du Pouvoir, les postes de “responsabilité” lui sont “naturellement” réservés.
Si les relations au sein des familles et dans les couples se sont profondément modifiées depuis vingt ans, le sexisme n'en reste pas moins extrêmement présent. il suffit de regarder autour de soi pour s'en rendre compte : la violence physique et psychologique envers les femmes est loin d'avoir disparu ! Le nombre de viols et de violences “domestiques” le montre assez (une femme sur huit est victime de violences sexuelles avant l'âge adulte). Sur le plan professionnel, quand les femmes sont “autorisées” à se présenter sur le marché du travail, elles sont fortement incitées, pour ne pas dire forcées, à exercer certains travaux et pas d'autres : elles seront “à leur place” dans les bureaux, les salons de coiffure ou les écoles, pas dans les secteurs d'activités techniques. Dans la plupart des cas, et à qualifications égales, elles seront moins payées que les hommes. Les femmes sont toujours contraintes a “être séduisantes”. Elles sont toujours cet “objet du désir” qui fait vendre, via la publicité, voitures et déodorants masculins. C'est toujours l'image de la ménagère (de moins de cinquante ans !) qui choisit entre deux barils de lessive !Quant aux hommes, s'ils sont sans doute plus invités qu'auparavant à user de la séduction, ils doivent selon l'expression consacrée et profondément stupide, prouver “qu'ils en ont” ! “L'homme” doit savoir se battre, être physiquement et moralement fort. S'il connaît quelques blagues bien “beauf”, loin d'être enclin à se taire, il sera, dans la plupart des cas, apprécié pour sa “jovialité” ( ?) et sa “connaissance des choses de la vie” ( !?). Mais gare à lui s'il pleure : il sera “une femmelette” et... un “pédé” ! Car le sexisme c'est aussi, et largement, la haine homophobe : le rejet de l'homosexualité masculine et féminine, ces comportements étant couramment taxés “d'anormalité”, de “déviance”, “d'incapacité à être de son sexe”. C'est pourquoi on se rend bien compte que la norme sexiste, si elle joue d'abord contre les femmes, elle joue aussi contre une partie des hommes. Le sexisme fausse tout y compris les rapports amicaux. il aliène et opprime les hommes qui ont, ou auraient, le désir de vivre autrement leurs relations amoureuses (que ce soit sur le mode hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel) et les rend également victimes de violences sexuelles (c'est le cas pour un homme sur dix, avant l'âge adulte).
Les attaques redoublées ces derniers temps contre l'avortement et la contraception, le fanatisme religieux d'un Jean-Paul II et ses encycliques sont là pour nous rappeler que rien n'est jamais totalement acquis et que le combat pour la liberté sexuelle et l'égalité sociale entre hommes et femmes est toujours d'actualité. Combat éminemment politique car, là encore, le sexisme est un outil de contrôle : comme le racisme, il sert de “défouloir” aux individus dominés.
La liberté
Que veut dire être libre ? Concrètement, la liberté est un pouvoir : celui d'agir ou de ne pas agir. Nous sommes libres quand personne ne nous empêche de faire de notre vie ce que nous voulons et quand personne ne nous impose sa volonté (par la force ou la manipulation). La liberté est d'emblée un rapport social (elle n'existe pas dans la nature mais est une création humaine). Nous ne pouvons être libres là où existe une hiérarchie de commandement et des pouvoirs de coercition : lorsqu'un État nous contraint à effectuer un service national (militaire ou civil) ou lorsque nous sommes à la merci des patrons qui ont tout pouvoir de nous embaucher ou de nous licencier, nous sommes bien entendu toujours “libres” de nous révolter, mais nous ne sommes pas libres, socialement parlant ;Selon la fameuse formule “la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres”, on nous présente la liberté comme quelque chose dont on doit se garder. Elle serait même extrêmement dangereuse car synonyme de “faire tout et n'importe quoi” : “S'ils étaient totalement libres de faire ce qui leur plaît, les humains s'entre-déchireraient dans un chaos généralisé et la vie en société deviendrait impossible“... ! Ce discours n'est pas désintéressé, il permet de justifier le principe de l'Autorité et de transformer la liberté en un “idéal inaccessible”. Elle n'est plus qu'un sujet d'incantation, réservé pour les effets de manches des tribuns politiques. Dans les actes, seules sont tolérées des libertés partielles, cadrées par le Droit et la Loi. La constitution nous autorise la grève bien sage et le droit d'association, mais gare à celui qui ose s'insoumettre et se rebeller ! Bref, nous sommes tous en liberté surveillée !
En opposition à cette vision réductrice autant qu'hypocrite, les anarchistes ont développé une conception sociale de la liberté humaine. Quand, dans leurs révoltes et leurs luttes, les populations ont exigé la liberté, ce n'était pas une liberté abstraite et philosophique, mais bien une liberté associée au principe égalitaire. Pour nous, la liberté ne peut exister sans l'égalité économique et sociale. Liberté et Egalité sont indissociable. La liberté est pleine et entière quand l'individu, émancipé de toutes tutelles et de toute domination, a la possibilité de construire et d'entretenir des relations volontaires avec les autres. Si être tous libres signifie l'absence de domination, il faut, pour que je sois parfaitement libre, que les autres le soient aussi : la liberté de chacun est la condition de la liberté de tous et comme le disait Bakounine, “La liberté des autres étend la mienne à l'infini“.
Par ailleurs, puisque les individus sont des êtres sociaux, la liberté n'est pas le refus de toutes les contraintes. Pour s'organiser avec les autres, l'individu doit prendre des engagements, établir des arrangements et les respecter. Il atteint sa complète liberté quand il peut choisir ses contrats et en négocier les termes. Enfin, toute censure nous est insupportable car elle suppose un pouvoir, une Autorité pour l'exercer. Si une opinion nous paraît dangereuse, dans ce qu'elle représente et laisse supposer comme actes à venir, on ne résout rien en l'interdisant. Prétendre qu' ”il ne faut pas laisser la parole aux ennemis de la liberté" est le meilleur moyen d'aller vers là dictature. |
|  Nos refus politiques | De ces premières réflexions découle une série de positions, sur l'État, le Capitalisme et la Religion.
Le refus de l'État
Premièrement l'État n'est pas un outil neutre que l'on peut utiliser à bon ou mauvai |
|
|
| | |